Le 30 septembre 1745, Jacques Drummond, 3e duc de Perth, écrivit d’Édimbourg à son parent David, Lord Ogilvy, mentionnant une cérémonie maçonnique secrète dans le sanctuaire du palais d’Holyrood :
« C’est vraiment une source de fierté que de voir notre prince dans le palais de ses pères, avec tout le meilleur sang d’Écosse autour de lui. Il est très aimé (le tous, et on ne peut empêcher l’Angleterre d’enrager pour cela. Lundi dernier, il y a eu un bal superbe au palais, et le mardi, sur rendez-vous, il y a eu un chapitre solennel de l’ancienne Chevalerie du Temple de Jérusalem, donné dans la salle d’audience – pas plus de dix chevaliers étaient présents, depuis que monseigneur de Mar a démenti le bureau de Grand Maître, aucune assemblée générale n’a eu lieu, acceptée dans votre convent du nord. Notre noble prince avait l’air très chevaleresque dans la robe blanche de l’Ordre, et il a pris sa profession comme un digne chevalier ; et, après avoir reçu les félicitations de tous ceux présents, il a juré qu’il rétablirait le Temple plus haut qu’il ne l’était au temps de Richard Coeur de Lion. Ensuite Monseigneur Atholl a démissionné du poste de régent, et son Altesse Royale fut élu Grand Maître. Je vous écris en sachant à quel point vous aimez l’Ordre… »
Préambule :
André Kervella a montré que la franc-maçonnerie s’est développée en Angleterre au cours du dix-septième siècle en tant que « fraternité secrète, aux convictions à la fois monarchistes et, sinon papistes, du moins anglicanes » (p. 99). Les membres de cette fraternité sont avant tout motivés par un sentiment de loyauté envers la dynastie royale des Stuarts. C’est pourquoi ils se sont opposés à la déposition de Jacques II en 1689, et ils sont restés fidèles aux Stuarts, devenant des jacobites secrets ou déclarés. Certains francs-maçons suivirent leur roi en exil, et fondèrent une ou plusieurs loges jacobites en France. Les autres restèrent en Angleterre. Mais ces derniers se retrouvèrent rapidement confrontés à un nouveau groupe de francs-maçons qui soutenait les gouvernements de Guillaume III (16891702) et d’Anne (1702-14), et qui préférait la succession hanovrienne à la restauration de Jacques III.
L’objectif des francs-maçons hanovriens était d’infiltrer et de renverser les loges jacobites, en particulier après l’accession au trône de George I » et la défaite du soulèvement jacobite de 1715-16. Le succès de leur entreprise fut facilité par la création d’une grande loge centralisée à Londres en 1717. Après une lutte d’ influence qui dura plusieurs années, au cours desquelles une restauration jacobite parut possible, les hanovriens finirent par en sortir les vainqueurs incontestés. En effet, en 1723, à la suite de la défaite jacobite du « complot d’Atterbury », les hanovriens firent la commande des Constitutions d’Anderson, présumant effacer de cette façon le souvenir ainsi que l’existence de la franc-maçonnerie jacobite en Angleterre. La création de la Grande Loge de Londres était un acte purement politique loin des considérations morales et moralisatrices de’ ses constitutions.
Par conséquent nous pouvons résumer la situation de 1723 comme suit. En Europe continentale se trouvaient des franc-maçons jacobites fidèles aux Stuarts. En Angleterre on rencontrait essentiellement des franc-maçons hanovriens fidèles à Georges Ier et à la nouvelle dynastie hanovrienne. Les francs-maçons jacobites étaient en France où la cour des Stuarts avait résidé de 1689 à 1718. Ils se trouvaient aussi à Rome où Jacques III avait installé sa cour en 1719, et également dans d’autres endroits où les jacobites s’étaient dispersés. Le plus important de ces lieux était Lisbonne. Les loges hanovriennes tout comme les loges jacobites acceptaient des membres sans tenir compte de leur religion. Les loges hanovriennes étaient protestantes, mais elles étaient prêtes à admettre des catholiques qui (étant donné les événements politiques prévalents en Angleterre à cette période) étaient tous étrangers. Les loges jacobites étaient en majeure partie catholiques, mais comptaient aussi des protestants.
L’héritier du Trône, le prince Bonnie
Étant donné que les loges jacobites accueillaient les protestants, il est normal que l’espionnage pro-hanovrien en ait fait sa cible. Tout franc-maçon devait jurer de garder le secret le plus total, si bien qu’un jacobite confiant pouvait divulguer de bonne foi des informations à un ami maçon sans se douter qu’il était en fait un espion à la charge du gouvernement de George P. C’est pourquoi, à court terme, les hanovriens espéraient infiltrer les loges jacobites, en particulier celle de Rome. A long terme ils comptaient reproduire en France ce qu’ils avaient accompli en Angleterre. Ils espéraient créer de nouvelles loges hanovriennes comprenant à la fois des français et des britanniques dans le but de rivaliser avec les loges existantes. Lorsque les jacobites réagirent en 1728 par la création de la Grande Loge de France, les loges hanovriennes se fixèrent pour but d’en gagner le contrôle, tout comme elles l’avaient fait avec la Grande Loge de Londres.
La lettre de Perth, Holyrood
En septembre 1745 après avoir remporté de nombreuses batailles sur les anglais, les drapeaux déployés et au son de la cornemuse, le jeune prince orné du tissu tartan écossais et habillé d’un kilt des Highlands, alors âgé de 25 ans fit son entrée au palais royal d’Holyrood devant les spectateurs enthousiastes.
Le chapitre d’Heredom de Kilwinning
Charles Édouard et Kelly prirent résidence au palais d’Holyrood, où une loge avait été fondée en 1735 par Robert Nucoll et son fils, maçons opératifs jacobites. Au cours des années, la loge maintint son indépendance face à la Grande Loge d’Écosse, et ses membres restèrent majoritairement jacobites.
Bien que nous ne sachions pas quels rituels étaient pratiqués dans la loge d’Holyrood, il est possible qu’il soient semblables à ceux pratiqués par une loge affiliée à Stirling où les degrés de l’Arche Royale et du Temple étaient pratiqués au début de 1745. Ainsi, en dépit de la perte des dossiers de la loge, il existe un contexte écossais crédible pour affirmer que Charles Édouard participa à une cérémonie maçonnique à Holyrood qui semblait accomplir les rêves spirituels et chevaleresque de Mar, de Ramsay, de Derwentwater, et de Bouillon. et c’est la fameuse lettre dite de Perth mentionnée en préambule en date du 30 septembre 1745, écrite par Jacques Drummond, 3e duc de Perth à son parent David, Lord Ogilvy mentionnant une cérémonie maçonnique secrète dans le sanctuaire du palais d’Holyrood.
Les défenseurs de la crédibilité du récit de Perth citent la publication ultérieure de la lettre dans The Memoirs of Sir Robert Strange, Knt … and of his Brother-in-Law Andrew Lumisden, Private Secretary to the Stuart Prince al Rome (Londres, 1855), car le jeune Strange accompagna le prince à Holyrood et fut chargé de graver les plaques pour la nouvelle monnaie jacobite. Strange, un ancien apprenti de Richard Cooper, un jacobite et maçon prosélyte, fut presque certainement un « frère » lui-même. La lettre originale de Perth a probablement été retrouvée parmi les journaux de la famille Lumisden, car le beau-frère de Strange, Andrew Lumisden, fut secrétaire de Charles Édouard à Édimbourg et il a ensuite rejoint la cour des Stuarts à Rome en 1749. Ce fut Lumisden qui reçut le livre des actes de la loge jacobite à Rome, après la mort du maître de la loge, le comte de Wintoun. L’éditeur du XIXe siècle des Mémoires déplorait que de nombreux documents avaient disparu des archives familiales des Lumisden, documents qui auraient pu faire la lumière sur la cause jacobite.
Tuckett, qui n’était apparemment pas au courant de l’établissement par Mar du « nouvel ordre militaire de chevalerie », était encore en mesure de réfuter de manière convaincante le rejet de la lettre de Perth par le Dr Begemann. Face aux critiques anti-jacobites, Tuckett conclut prudemment que « le prince Charles à la tête des maçons écossais et de l’Ordre Royal d’Écosse est beaucoup plus probable que l’inverse ».
Une preuve additionnelle des contacts maçonniques de Charles Édouard est fournie par la découverte récente de son portrait, peint à Holyrood par Allan Ramsay, l’artiste, qui était devenu l’ami du prince en Italie en 1736 quand il avait aussi rejoint la loge jacobite à Rome.138 Le 26 octobre 1745, John Stuart (le valet du prince) envoya un message urgent à Ramsay lui demandant de se rendre immédiatement à Holyrood pour y peindre le portrait de Charles Édouard (Figure ci dessous).

Cette lettre et le portrait fournissent la première preuve que Ramsay soutenait la rébellion, éléments qui avait été rejetés par la plupart des historiens. Ce n’est pas une coïncidence si, durant cette même période, il avait aussi peint les portraits de Lord et de Lady Ogilvy. Le portrait du prince avait été ramené en Angleterre par Robert Strange, pour en faire des copies sur gravure pour distribution lorsque l’année jacobite quitta l’Ecosse le 8 novembre. Six ans plus tard, lorsque Strange retourna en Écosse de son exil, il aurait vendu le portrait au comte de Wemyss, ancien Grand Maître, Où il est resté virtuellement caché dans la résidence familiale jusqu’en 2014.
Le rôle maçonnique du prince a été davantage reconnu quand l’armée jacobite marcha d’Écosse jusqu’en Angleterre. John Sleigh rapporta alors que ce dernier avait signé un mandat pour la loge maçonnique de Derbyshire. En décembre, quand Charles Édouard atteignit. Derby, à 193 km de Londres, Édouard Howard, 9e duc de Norfolk, un crypto jacobite et « le premier ministre de Grande Bretagne », était « sur le point de se déclarer en sa faveur ». Le catholique Norfolk était le jeune frère du défunt Grand Maître, Thomas Howard, 8e duc de Norfolk, qui avait collaboré avec Ramsay à augmenter l’influence jacobite dans la franc-maçonnerie anglaise en 1729-30. En tant que maçon important, le 9e duc pouvait exercer une influence considérable sur ses frères catholiques anglais, qui s’étaient fait discrets durant la rébellion. Bien que son intendant ait rejoint l’armée du prince, Norfolk était effrayé par les agents du gouvernement qui avaient fouillé sa résidence afin d’y trouver des armes. Lui et sa femme « accommodante » ont alors juré fidélité, de manière hypocrite, au roi Georges II. Il fut signalé plus tard au gouvernement qu’« il y a à peine un gentilhomme catholique, le duc de Norfolk y compris, qui n’ait fait serment d’allégeance au jeune prétendant durant la rébellion. »
Bien que la controverse sur le rôle de Charles Édouard comme Grand Maître des Templiers continue aujourd’hui, la réalité de la cérémonie d’Holyrood a été largement acceptée en Suède, où des récits ont été rapportés par des soldats suédois qui ont combattu avec le prince Stuart et les maçons écossais, et qui ont ensuite trouvé refuge en Suède. Au début de septembre 1745, les soldats suédois étaient secrètement commandés en Écosse par le « Hat » maçonnique, le comte Scheffer, qui les recrutait dans le régiment français du Royal Suédois. II était assisté par le vétéran maçon, Dominique O’Heguerty, qui arrangea le transport des officiers Suédois de Hollande jusqu’en Ecosse.

Après la défaite de l’armée jacobite à la bataille de Culloden en avril 1746, Lord Ogilvy, destinataire de la lettre de Perth, a fui à Bergen puis à Gothenburg, Où il était assisté par des maçons locaux, dont certains ont rejoint par la suite son régiment en France. En 1763, J. P. Pollet, un suédois membre d’une loge militaire française, mentionne que « le degré écossais habituel en Angleterre… c’est l’équivalent de ce que les français appellent l’Arche Royale. Il fut d’abord connu en France depuis la levée du régiment écossais Ogilvy en 1746. Le collier de l’Arche Royale est rouge, le tablier est vert, avec une croix de SL André ». William Hughan note que les vêtements mentionnés étaient « plus suggestif de l’Ordre Royal d’Écosse ». Pollet ajouta que son frère était orateur de la loge de Gôteborg et cherchait des informations sur le degré à Londres. Kervella soutient que le degré jacobite d’Ogilvy s’appuie sur la cérémonie stuarte-templière au palais d’Holyrood.
Aucun des sceptiques qui doutaient de la réalité de la cérémonie d’Hollyrood ne connaissaient l’officier suédois, Magnus Wilhem Armfelt, qui marcha avec les troupes rebelles de Prestonpans lors la terrible défaite de Culloden en avril 1746. Plusieurs décennies plus tard, en 1783, le fils d’Armfelt accompagnera son frère maçon, le roi Gustave III, en Italie, où le vieux Charles Édouard nommera le monarque suédois son successeur comme Grand Maître de l’Ordre du Temple avant de mourir. (Source : Marsha Keith Schuchard)
Désormais le Chapitre d’Heredom poursuivra son destin non plus en Écosse mais en Suède. En dépit d’une chasse à l’homme menée contre lui en Écosse, le prince Charles réussit à s’échapper en France en octobre 1746, mais les anciens Grands Maître jacobites payèrent le prix fort pour leur soutien à la rébellion et la plupart furent décapités ou pendus par les nouveaux frères anglais.